Gabriel Alfred d’Orsay ne bénéficie pas en France de l’aura qui est la sienne, encore aujourd’hui, en Angleterre. La faute en revient sans doute à Barbey d’Aurevilly qui, a posteriori, refuse au comte d’Orsay toute parenté avec Brummell (voir Du dandysme et de George Brummell , chapitre X). C’est aller un peu vite en besogne et c'est surtout méconnaître le jugement des contemporains qui voyaient en Alfred d’Orsay l' « archange du dandysme » (Lamartine). L’homme est poli, aimable, aimé et aimant, trop « français » par là sans doute, ce qui ne convient pas à Barbey dressant l’inventaire des qualités d’un « dandysme à l’anglaise », froid, lymphatique, impassible – un paradoxe puisqu’Outre-Manche, la littérature abonde sur Alfred d’Orsay, le « dandy parfait »…
Né en 1801, installé à Londres vingt ans plus tard, Alfred d’Orsay est un comte de récente noblesse : son ancêtre, fermier des postes, a été anobli en 1740. Mais le descendant a des manières de parfait aristocrate et, dans la capitale britannique, il remporte un succès considérable. Dandy élégant, artiste, esthète, passionné de chevaux (il travaille avec Lord Seymour – autre dandy - à l’amélioration des races), le comte d’Orsay bénéficie sans doute de la « disparition » de Brummell, émigré en France en 1816. Le jeune homme possède un physique avantageux, le sait, et en use pour plaire aux femmes.
A Londres, il habite Gore House. Admirateur de l’Empire, même si son père s’est rallié à Louis XVIII, il y accueillera le futur Napoléon III, après que celui-ci se sera évadé du fort de Ham.
Sa rencontre avec Lady Blessington va parfaire sa légende. L’épouse de lord Blessington sera sa grande passion. Devenu un intime de la famille, d’Orsay, quelque temps plus tard, se marie à Harriett, fille d’un premier lit du lord, mais continue en secret d’entretenir une relation avec celle qui est devenue, par son mariage, sa « belle-mère ». Les histoires ne manquent pas de courir dans les salons sur ce curieux « ménage à trois ».
Ami de Byron, de Dickens et de Disraeli, le comte d’Orsay mène un train de vie fastueux qui conduit Alfred et, bientôt, le couple illégitime, à la ruine.
Lady Blessington fuit l’Angleterre pour la France (elle y mourra), bientôt rejointe par Alfred en 1849. Nommé Surintendant des Beaux-Arts la même année par un Louis-Napoléon Bonaparte reconnaissant, le comte d’Orsay n’occupe son poste que quelques mois. Il préfère se consacrer, avec talent, à la peinture, à la gravure et à la sculpture. Par ailleurs, il continue de s’adonner à l’une de ses passions : dans chacune de ses résidences – à Londres et en France – il fait aménager un « laboratoire » dans lequel, au milieu de ses alambics, il travaille à la conception de parfums. Répondant au vœu de lady Blessington qui souhaite porter un parfum fleuri (et non musqué comme c’est l’habitude), Alfred d’Orsay va créer notamment « L’eau du Bouquet » (rebaptisée « Etiquette bleue » en 1908). La mort de sa maîtresse le laisse inconsolable. Il meurt en 1852. Ses parfums demeurent et traversent le temps.
C’est pour rendre hommage au créateur de « L’eau du Bouquet », à son génie esthétique, à sons sens artistique, qu’est créée en 1908 la Compagnie française des Parfums d’Orsay. La Belle-Epoque raffole des parfums et de nombreuses sociétés sont constituées alors partout en Europe. La Compagnie adopte d’emblée la figure et l’univers raffiné du comte d’Orsay.
Rapidement, la marque trouve ses inconditionnel(le)s et devient synonyme de luxe : emballage somptueux, flacons par Baccarat, Lalique ou Daum, nouvelles fragrances envoûtantes. Après la 1ère guerre mondiale, la société se développe plus que jamais, sous la houlette de sa nouvelle propriétaire, Mme Guérin, puis de son fils, à la tête de l'entreprise de 1936 à 1983 ! Dans ce long intervalle, ce ne sont que succès qui s’enchaînent pour les parfums d’Orsay : magasins luxueux, d’abord boulevard des Italiens, puis 17 rue de la Paix ; usine à Neuilly, puis à Puteaux, construite autour du château des Bouvets, demeure dans laquelle Alfred d’Orsay lui-même a demeuré quelque temps ; 500 employés se consacrent à l’élaboration, à l’embouteillage, à l’étiquetage et à l’expédition des parfums dans le monde entier ; les gammes s'enrichissent (shampoings, crèmes, fards, dentifrices…) ; les créations se multiplient (au total, plus d’une centaine de fragrances recensées). On compte aussi des magasins à New-York, sur la 5e avenue (jusqu’en 1929), et des succursales dans toute l’Europe. La figure du chevalier d’Orsay fait le tour du monde ! Des artistes prêtent leurs talents à l’illustration des campagnes publicitaires ou des emballages : Jean Cocteau (ci-dessous), Marie Laurencin…
Mais Jacques Guérin quitte la direction de l’entreprise en 1983. L’homme est un esthète, un collectionneur bibliophile. C’est surtout un parfumeur à l’ancienne mode, qui n’accepte pas les pratiques modernes de la parfumerie (laboratoires multi-marques, parfums « clés en mains », standardisation…). Il se retire et doit se résoudre à vendre la société familiale. Hélas pour lui, les repreneurs ne semblent pas à la hauteur des traditions de la marque. La maison décline ; les parfums d’Orsay tombent dans un demi-sommeil.
Il faudra attendre de longues années avant que la marque renaisse et renoue avec les critères d'exigence qui furent toujours les siens…
(à suivre)
A lire : La légende du chevalier d'Orsay, dont nous avons tiré l'essentiel de l'aperçu historique des parfums d'Orsay. Photos : DR, Parfums d'Orsay.


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