XXIII.
Peindrai-je en un tableau fidèle
Le solitaire cabinet
Où, de la mode enfant modèle,
Il se dévêt et se revêt ?
Tout ce que Londres la frivole
Vend pour nos lubies les plus folles
Et, par les flots, livre avec art
Contre du bois, contre du lard,
Ce qu'à Paris le goût avide,
Joignant plaisir et rendement,
Invente pour l'amusement,
Le luxe et la mode languide,
Tout décorait le cabinet
D'un philosophe aux dents de lait.
XXIV.
La chibouque à cheminée d'ambre,
Sur le bureau les bronzes fins,
Le cristal vert baignant la chambre
Du raffinement d'un parfum.
Limes d'acier, limes d'écaille,
Ciseaux droits, courbes, toutes tailles,
Brosses de genres différents,
Tant pour les ongles que les dents.
(...)
XXV.
L'homme peut vivre dans l'étude
Et se vouloir de jolies mains :
Notre despote est l'habitude,
Pourquoi lutter contre l'humain ?
Selon Tchadaïev, Onéguine,
Craignant les langues vipérines,
Etait un homme tatillon,
Et comme nous disons, un "lion".
Il consacrait au moins trois heures
A se parer face au miroir
Et ressortait de son boudoir
Comme Vénus qui, pour un leurre,
Se vêt en homme et va risquer
Son coeur divin au bal masqué.
XXVI.
Du dernier goût de la toilette
Faisant l'objet de mon roman,
Pour que l'image soit complète,
Je dois peindre ses vêtements.
La chose est certes téméraire,
Mais l'entreprendre est mon affaire,
Or, pantalon, frac et gilet,
Ces mots, ils sentent le français,
Et je ressens déjà la gêne,
Je vois mes juges m'accabler :
Mon pauvre style est bariolé
De trop de termes allogènes
Au Dictionnaire, mes amis,
Qu'édicte notre Académie.
(...)
XXXVIII.
La maladie dont les mystères
Laissent pantois les gens de l'art,
Nommée le spleen en Angleterre,
Et chez nous autres le cafard,
Le prit dans l'ombre de son aile.
Se brûler, certes, la cervelle,
Il n'en éprouva point l'envie,
Mais fut plus froid devant la vie.
Tel Childe-Harold, distrait et sombre,
Il paraissait dans les salons ;
Les commérages, le boston,
Les yeux doux, les soupirs dans l'ombre,
Plus rien ne pouvait l'émouvoir,
Il regardait sans plus rien voir.
In Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine, traduit et mis en vers par André Markowicz, éd. Babel.


Commentaires