Avec cette nouvelle rubrique "Contexte", nous souhaitons insérer quelques notes sur "l'environnement" du dandy : quels ont été l'univers, l'époque dans lesquels il a évolué ? quelles ont été ses influences, subies ou données ; quelles ont été ses lectures, les musiques qu'il a pu écouter ? A quoi pouvaient bien ressembler "son" Paris et "son" Londres (...) ? Et bien d'autres questions encore auxquelles nous tenterons de répondre. Et pour inaugurer cette rubrique, les dandys étant nés à Londres, commençons par un résumé de ce que fut le phénomène "anglomanie" en France.
Dandy, fashion, club, groom, tilbury et même redingote (de l'anglais riding-coat) : tous ces mots que nous connaissons bien aujourd'hui sont passés dans notre vocabulaire au tournant des XVIIIe et XIXe siècles et illustrent parfaitement ce que, déjà à l'époque, on nommait : anglomanie.
L'influence de l'Angleterre est en effet bien réelle en France, dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Les philosophes français des Lumières admirent notamment le modèle de monarchie constitutionnelle qui gouverne le royaume britannique, et apprécient aussi la plus grande liberté - d'opinion et d'expression - qui y règne. C'est surtout avec la fin des conflits qui opposent la France à l'Angleterre que l'influence de cette dernière va s'accentuer. Malgré les réticences de beaucoup, les moeurs et habitudes anglaises vont peu à peu gagner du terrain : on se passionne de plus en plus par exemple pour les chevaux et pour les courses. En Angleterre, le Roi et le Régent eux-mêmes n'en sont-ils pas des adeptes ? Des "clubs" autour de cette passion hippique sont créés d'ailleurs à Londres et rassemblent la fine fleur de l'aristocratie anglaise.
Celle-ci, à la différence de la noblesse française, ne connaît pas le phénomène de cour centralisée comme nous l'avons à Versailles depuis Louis XIV. Les nobles anglais préfèrent passer le plus clair de leur temps sur leurs terres. Leur tenue s'en ressent : ils adoptent un vêtement pratique très différent de la "tenue Louis XVI". L'aristocrate anglais porte une sorte de frac, adapté à l'équitation, un gilet, une culotte de peau, des bottes de cuir et lorsqu'il fait faire son portrait, l'arrière-plan est évidemment une représentation de nature anglaise. Tout ceci va peu à peu influencer la noblesse française qui adopte progressivement le riding-coat (redingote), la culotte et les bottes, et délaisse le jabot à dentelle pour le foulard noué autour du cou.
Bien entendu, l'influence anglaise ne se limite pas à la façon de s'habiller. Elle touche également les loisirs et le mode de vie.
On glisse de plus en plus de mots anglais dans la conversation, même si ceux qui parlent réellement la langue de Shakespeare sont rares. On joue au whist. On mange du "rosbif" (sic) ou du "pouding". On se rend en Angleterre. On copie ce que l'on trouve sur place, comme les jardins paysagers, que l'on nommera justement "à l'anglaise" : Bagatelle, le parc Monceau, le petit Trianon, les "Vauxhall" des Champs-Elysées ou le jardin du Ranelagh en sont quelques exemples. Enfin, on se retrouve à son tour dans des "clubs" dès 1780 et pendant la Révolution. C'est après 1789 d'ailleurs que les tenues vestimentaires "simples", d'inspiration anglaise, et plus "égalitaires" vont se développer et se "démocratiser". Ce n'est qu'après la mort de Robespierre que l'on assiste au retour d'une certaine richesse vestimentaire, même si la simplicité des formes et des matières est définitivement passée par-là...
Après la chute de l'Empire - période où, guerre oblige, l'Angleterre n'est pas à la mode - l'influence britannique repart de plus belle. Balzac assure que l'anglomanie date de 1815 et du rétablissement de la monarchie. Les émigrés rentrent alors en France. Beaucoup ont passé leur exil Outre-Manche. On célèbre d'ailleurs, dans les salons monarchistes du faubourg Saint-Germain, le vainqueur de Napoléon et l'on se met à porter des habits, des pantalons et des bottes "à la Wellington". D'autres préfèrent Brummell, dont l'influence, dit-on, s'est exercée jusque sur les tenues du Prince de Galles. D'ailleurs les premiers dandys anglais, bien avant l'exil de Brummell à Calais, ont débarqué dans la suite des émigrés : cependant l'accueil est d'abord mitigé. On n'apprécie guère leur mine hautaine et leur manquement, volontaire, aux bonnes manières à la française...
De fait l'anglomanie du début du XIXe siècle est indissociable du dandysme (comme du romantisme) et certains dandys en vue en sont les tenants les plus farouches : d'Orsay, Mornay, Walewski, le duc de Chartres, le prince de la Moskowa... La mode voit le succès assuré du pantalon, dont l'adoption généralisée marque le déclin du même coup de la culotte et des bas, et qui se porte soit collant au corps (parfois trop, au goût de ses détracteurs) soit plus ample. S'y ajoute un grand manteau long, à cols multiples (ou garrick). Les couleurs vestimentaires pour les hommes ont tendance à s'atténuer et s'uniformiser et inaugurent la grande période du noir et blanc.
Plus originaux, certains préfèrent à cette tenue sobre et sombre, l'originalité et le déguisement, surtout à l'époque où Moyen Âge et Renaissance sont à la mode, grâce aux travaux d'historiens, de collectionneurs, ou aux romans historiques dont le type même fut inauguré par l'anglais (écossais précisément) Walter Scott. On peut voir alors un Alfred de Musset se présenter en habit de gentilhomme allemand du XVIe siècle...
Enfin, on se retrouve dans des "clubs", dont le plus célèbre et le plus "select" est le Jockey-Club (en fait "Société d'encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France", trop long à retenir semble-t-il), créé en 1833 par une poignée d'aristocrates, dont plusieurs sont eux-mêmes du premier cercle dandy. Beaucoup voudront y entrer par la suite, mais un grand nombre en sera, très britanniquement, "blackboulé" (par une boule noire ou black bowl)... Au Jockey-Club, comme dans d'autres cercles, on parle équitation, courses, et sport en général. Et lorsqu'on en sort, on prend un tilbury pour se rendre dans une tea house à cinq heures ou l'on paraît plus tard à une réception (on préfère alors l'anglais rout - qui devient "raout" en Français), de laquelle on s'esquive sans plier à la contraignante étiquette française qui oblige à saluer ses hôtes. Bref, désormais, on peut "filer à l'anglaise"...
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