C'est une belle et touchante biographie consacrée à Oscar Wilde que nous offre aujourd'hui Daniel Salvatore Schiffer ; on y sent, au fil des pages, toute l'empathie que l'auteur éprouve envers son sujet, le célèbre dandy britannique (irlandais serait-on immédiatement tenté de corriger, comme Wilde lui-même le revendiqua maintes fois : "Je suis celte et non pas anglais.")
Reprenant le déroulé chronologique habituel, propre à l'art de la biographie, Daniel Salvatore Schiffer prend soin cependant d'articuler son propos autour de chapitres qui sont autant d'étapes dans la formation, la carrière brillante puis le déclin douloureux de celui qui voulut être, successivement, et dès ses années de collège, "poète, écrivain, dramaturge". Sous la plume de l'auteur, à qui l'on doit également la récente Philosophie du dandysme, on (re)découvre ainsi les grands moments, tour à tour glorieux ou tragiques, de cet "esthète flamboyant", et des informations qui jusqu'ici nous avaient échappé. On y apprend ainsi que le patronyme de Wilde est d'origine hollandaise, le hasard faisant d'ailleurs prendre aux enfants de Wilde, après le procès et l'emprisonnement de leur père, celui de Holland (!), tandis que Wilde lui-même troquera le sien pour son matricule de prisonnier "C.3.3" puis pour un nom d'emprunt, Sebastian Melmoth. On y lit aussi, non sans un certain malaise, les dernières heures d'agonie de Wilde, rattrapé par la syphilis, contractée des années auparavant.
Entre ces deux bornes chronologiques, se déploie la vie de celui qui mit "tout [son] talent dans [ses] oeuvres" et "tout [son] génie dans [sa] vie" : étudiant brillant, passionné d'architecture, admirant la Grèce, la Renaissance, la littérature (française notamment) et l'esthétisme qu'il définit comme "quête des signes de la beauté, (...) science du beau (...), quête du secret de la vie" ; dandy poseur et flamboyant ; voyageur portant la bonne parole de l'art et de l'esthétique à travers le monde ; père attentionné et mari "non idéal" ; ascète dans l'absolu mais décadent en fait ; écrivain et dramaturge couronné par la gloire ; amoureux de la jeunesse et de la beauté - à travers la figure de Bosie principalement ; homosexuel piégé par l'hypocrisie et la morale victoriennes ; orateur de talent rattrapé par la justice de son siècle ; prisonnier honni et retranché du monde ; homme seul et sans fard rédigeant la sublime Ballade de ses années de captivité ; anonyme exilé, ruiné, banni et dont les années de prison ont brisé l'individu, son art et son esprit.
La fin est connue : Wilde meurt à Paris, à 46 ans, sous un nom d'emprunt, abandonné de la plupart, et finalement, de "son cher Bosie" même. A peine a-t-on refermé la biographie de Daniel Salvatore Schiffer, qu'on est pris d'une profonde mélancolie : on déplore cette mort tragique, trop misérable pour un esthète habitué au luxe et à l'abondance, trop injuste au regard des moeurs actuelles, et surtout trop rapide, qui nous prive de si nombreux textes, poèmes, pièces ou romans, que Wilde avait en projet mais qu'il n'écrivit jamais...
Alors il nous faut, à titre de consolation - et quelle consolation ! - lire et relire ce que Wilde a eu le temps de nous laisser, une oeuvre magnifique, drôle, sulfureuse, étrange, prémonitoire, troublante, brillante, touchante, tout à la fois profonde et superficielle, à l'image de sa vie même, telle que Daniel Salvatore nous la peint avec sensibilité dans sa biographie : "[il traita] l'Art comme la réalité suprême, et la vie comme une simple modalité de la fiction ; [il éveilla] à tel point l'imagination de [son] siècle qu'il créa autour de [lui] un mythe et une légende."
Oscar Wilde, par Daniel Salvatore Schiffer, Ed. Folio, coll. Biographies.
Par ailleurs, l'auteur donnera une conférence sur Oscar Wilde le 16 juin à 18h30 à la Bibliothèque des Riches Claires, 24 rue des Riches Claires, à Bruxelles. Entrée libre.
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