
- The Picture of Dorian Gray
Le portrait de Dorian Gray est publié simultanément en Angleterre et aux Etats-Unis en 1890, dans la livraison de juillet du Lippincott’s Monthly Magazine. Immédiatement, la presse britannique quasi unanime crie au scandale et condamne ce roman « vulgaire », « malsain » et « vénéneux ».
Il faut dire que la publication du Portrait intervient dans un contexte très particulier : l’amendement « Labouchère » punit désormais les relations entre hommes, consentants ou non, quel que soit leur âge, au nom de la lutte contre la « gross indecency ». « L’affaire de Cleveland Street » de 1889-1890 est de plus dans tous les esprits : en cette fin de siècle on « découvre » qu’une partie de l’aristocratie utilise les services de jeunes gens qui offrent leurs faveurs contre rétribution. L’indignation est forte. L’homosexualité devient synonyme de perversion d’une classe sociale aisée mais décadente, aux commandes de l’Etat souvent, qui corrompt par ses vices la classe moyenne et laborieuse, en profitant de sa position et de sa fortune.
Aussi, lorsque le roman paraît, on ne peut s’empêcher d’y voir un parallèle avec « l’affaire », presque une provocation. N’est-ce pas là le thème essentiel du roman de Wilde, qui propose au lecteur innocent la figure d’un lord Henry pervertissant le jeune Dorian Gray ?
A propos du cœur de l’intrigue, personne ne s’y trompe : dès la parution, « adeptes » et autorités traquent et trouvent les nombreuses « clefs » de l’histoire : le choix du prénom Dorian est un clin d’œil à la Grèce, à son art (dorien) et à ses mœurs scandaleuses ; le portrait du jeune homme, censé contenir tous ses vices, est caché, enfermé au grenier, dans une pièce dont seul Dorian a la clef : n’est-ce pas la métaphore de l’amour « qui n’ose pas dire son nom », vécu clandestinement dans le secret de certaines intimités masculines ? Lord Henry invite Dorian à Alger : c’est là le lieu privilégié que choisissent de nombreux voyageurs pour assouvir leurs passions « contre nature ». Le vocabulaire même de Wilde est à double sens. Plusieurs mots utilisés pour désigner les relations du trio Basil Hallward - Dorian Gray - Lord Henry sont autant de codes quand on les replace dans leur contexte victorien : on y parle ici « d’amitié », de « sentiment », là de « romance »…
La critique menaçante s’abat immédiatement sur Wilde. Pourtant, entre la version soumise au Lippincott’s et sa publication en juillet 1890, de nombreuses corrections ont été apportées par l’éditeur : près de 500 mots ou phrases ont été modifiées ou supprimées.
L’année suivante, Wilde récidive et fait republier son roman par Ward, Lock & Co. (co-éditeur de la version anglaise du Lippincott’s), sous forme d’un livre cette fois.
La nouvelle mouture, révisée encore, est maintenant augmentée (celle que nous lisons encore aujourd’hui) ! C’est que pour la nouvelle impression, auteur et éditeur ont « noyé » le récit original dans une version « atténuée », « diluée », dont l’intensité homo-érotique a été largement gommée par d’autres « vices » que Wilde attribue à Dorian Gray.
De même, la conclusion du roman devient plus « morale » et plus « conventionnelle », le récit même prend un ton plus mélodramatique. Wilde essaie de désamorcer la critique. En vain. A son premier procès, Edward Carson, l’avocat du marquis de Queensberry, ne s’y trompera pas et se rappellera la première version, qu’il produira devant la Cour pour souligner la dépravation de l’auteur à succès. Encore heureux qu’il n’ait pas eu alors entre les mains le texte original, le tapuscrit de Wilde, d'avant la première expurgation !
Cette version, heureusement, lui demeura inconnue… Elle le restera pendant 120 ans, jusqu’à sa publication, aujourd'hui, aux éditions Belknap Press-Harvard ! C’est donc un véritable événement littéraire que l’édition de ce tout premier texte, par Nicholas Frankel, qui non seulement reproduit le tapuscrit de Wilde mais y ajoute une multitude d’illustrations, d’explications, de notes, qui viennent compléter et éclairer justement notre compréhension du récit. Le résultat est une version plus osée et scandaleuse (pour l’époque), plus explicite dans son contenu homo-érotique. Le texte diffère fortement de celui du Lippincott’s Magazine et a fortiori du roman de l’année suivante, sur lequel s’appuient toutes les éditions modernes. Il propose le roman comme Wilde l’a envisagé au printemps 1890, avant les corrections et les censures opérées par ses éditeurs ou par lui-même. Le lecteur pourra d’ailleurs retrouver aisément toutes les modifications apportées au texte original dans les éditions de 1890-91 et postérieures en consultant les annexes relatives aux altérations, qu’elles soient « substantielles » (qui changent le sens), « accidentelles » (prononciation, conformité à l’usage américain ou son orthographe), ou qu’elles modifient la force des phrases (tirets ou parenthèses ajoutées au texte original).
C’est donc à une redécouverte d’un texte qu’on croyait connaître qu’invite cette nouvelle et superbe édition grand format, reliée, illustrée, qu’il faut évidemment s'offrir ou se faire offrir !
The picture of Dorian Gray, an annotated, uncensored edition, Oscar Wilde / edited by Nicholas Frankel, Editions Belknap Press - Harvard, 304 pages (en anglais).
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- A Guide to Victorian and Edwardian Portraits
En écho à l'ouvrage précédent, comme une illustration de la société de l'époque, vous pouvez vous plonger dans le très beau Guide des portraits victoriens et édouardiens, magnifiquement illustré, fruit d'une collaboration entre deux prestigieuses institutions culturelles et historiques britanniques : le National Trust et la National Portrait Gallery. Ces deux entités ont sélectionné dans leurs collections 60 toiles des époques victorienne et édouardienne qui donnent un aperçu stylistique, historique et social de l'art du portrait à cette période.
Ecrivains, musiciens, hommes d'Etat, comédiens, scientifiques, de Beatrix Potter et Charles Dickens à Ellen Terry et Edouard VII, l'ouvrage montre avec brio et élégance la diversité et la succession des styles qui ont présidé à l'art du portrait, depuis les préraphaélites jusqu'aux artistes du début du XXe siècle (le guide inclut aussi la photographie).
Les auteurs connaissent bien leur sujet : Peter Funnell est conservateur des portraits XIXe à la National Portrait Gallery et Jan Marsh est spécialiste des biographies d'artistes et d'auteurs. Le guide s'inscrit dans un projet plus ambitieux qui vise à la publication complète des portraits des collections anglaises, toutes périodes confondues ! On regrette qu'une telle entreprise - et qu'une institution comparable à la National Portrait Gallery - n'existent pas en France...
A Guide to Victorian and Edwardian Portraits, Peter Funnell et Jan Marsh, Ed. National Portrait Gallery Publications, 64 pages (en anglais).
Photos : Charles Darwin, par John Collier, 1883 ; Frederick Gustavus Burnaby, par James Jacques Tissot, 1870 ; Oscar Wilde, par Napoleon Sarony, 1882. © National Portrait Gallery, London
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Nous vous invitons par ailleurs à découvrir, si ce n'est pas déjà fait, deux livres plus anciens, dont nous avions oublié de donner ici la recension :
- Le dandysme littéraire en France au XIXe siècle
Karin Becker enseigne la littérature française à l’université de Münster (Allemagne). Auteur de différents ouvrages, dans la langue de Goethe ou celle de Molière, elle nous livre, parue aux éditions Paradigme, une étude concise sur Le dandysme littéraire en France au XIXe siècle.
Universitaire de formation et d’emploi, par réflexe de clarté sans doute, Karin Becker prend, dans cette étude, le parti sans surprise d’un parcours chronologique, depuis « l’invention » historique du dandysme Outre-Manche (Brummell et Byron – figure du dandy-écrivain, déjà !), son importation en France (sous la Restauration), ses figures françaises, voire anglo-françaises (Alfred d’Orsay), jusqu’à « L’apogée et [le] déclin du dandysme, à la Belle-Epoque » (Wilde et Proust).
Malgré le classique cheminement chronologique, le cœur de l’étude, les explications du dandysme (sa propagation, ses prolongements), sont en revanche parfaitement « littéraires » : écrivains dandys, héros dandys des romans, théoriciens du dandysme, décadents et esthètes... Des « familles » plus ou moins nombreuses se forment ainsi au long du siècle, revendiquant des ancêtres (Chateaubriand souvent), des parentèles communes ou différentes, des inspirations et des motivations propres, des objectifs et des effets littéraires divergents.
Dès après Brummell, le dandysme éclate en effet : le dandysme mondain s’oppose (pour parfois mieux s’y mêler) au dandysme littéraire, où naît « l’interdépendance du dandysme et de l’écriture ». Chateaubriand, Musset, Sue puis Balzac sont les écrivains qui servent à l’élaboration du portrait-type de l’écrivain-dandy, de l’artiste-intellectuel émettant l’idée qu’à travers son mode de vie, son style, et, bien sûr, son œuvre, il appartient à une nouvelle élite, une race supérieure, une aristocratie de l’esprit dont il contribue à édifier la caste. Ainsi établi, l’écrivain instille alors une part de sa fortune dandy, bonne ou mauvaise, dans les caractères de certains de ses personnages, héros stendhalien romantique ou mondain parvenu façon Balzac .
Naturellement, vient ensuite le temps où l’écrivain, à force de côtoyer le dandysme, d’en tracer les contours page après page, de lui prêter d’autres traits que les siens, souhaite finalement en expliquer la nature, le sens et la raison. Barbey d’Aurevilly (Du dandysme et de George Brummell) et Baudelaire (Le peintre de la vie moderne) entrent en scène, et tentent, chacun avec ses arguments propres, de poser les bases d’une théorie du dandysme.
Dans le même temps, l’espèce de l’écrivain-dandy continue de muer, d’évoluer, de génération en génération. Finalement, à trop se ramifier, elle s’étiole. La nouvelle aristocratie intellectuelle ne donne plus le ton, à l’instar de l’aristocratie tout court. Le dernier sursaut survient avec la fin du XIXe siècle : les « décadents » (Huysmans), les « esthètes » (Villiers de l’Isle-Adam) ou les « décoratifs » de la Belle Epoque (Montesquiou) sont les ultimes mutations du dandysme littéraire. Les œuvres de Wilde en Angleterre et de Proust en France en sonnent le glas avant la Première Guerre mondiale – c’est du moins le terme littéraire et historique que pose Karin Becker.
Si nous ne partageons pas la conclusion de l’auteur, nous nous réjouissons cependant de la mise en lumière qu’elle propose du dandysme littéraire, et, à travers lui non pas DU dandysme, mais DES dandysmes. Le style peut sembler un peu académique (notices biographiques un peu longues parfois, comme introductions à l’étude littéraire proprement dite). Souvent aussi on aimerait des développements qui, faute de place, n’arrivent pas (un ouvrage plus volumineux eût fait notre affaire). Il reste que l’ouvrage de Karin Becker est une excellente porte d’entrée au dandysme littéraire et au dandysme tout court. Sans doute les plus novices de nos lecteurs y trouveront tout à fait leur compte.
Le dandysme littéraire en France au XIXe siècle, Karin Becker, Ed. Paradigme, 196 pages.
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- L'art d'être odieux, Nouveaux essais sur le dandysme
Le livre de Maxime Foerster, lui, se situe bien loin de l’approche universitaire de Karin Becker. Son « traité » est un recueil d’essais personnels et subjectifs, dont l’auteur prévient d’emblée qu’il « aura été écrit et devra être lu avec le dilettantisme qui sied à toute approche du dandysme. »
« Armé du fleuret de la curiosité et de l’impertinence », Maxime Foerster croque un portrait original, voire cruel du dandy, « en essayant de le mettre à nu, en le débarbouillant de ses artifices, en le forçant, par-delà le choix de son excentricité, à se tenir au centre de notre modernité. »
Sont ainsi abordés des sujets inattendus, particuliers ou rarement traités, comme la femme-dandy ; le vampirisme ; le rapport du dandysme à la politique en général, à la démocratie, au socialisme…
La démarche de Foerster, si elle déroute parfois, a le mérite d’être originale, dans ses références notamment (il trouve par exemple les prémices du dandysme dans des textes aussi divers que De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts de Quincey en 1827 ; dans L’Unique et sa propriété, de Stirner, en 1844 ; dans Bartleby, de Melville en 1856), dans la recension de ses icônes modernes (Bowie, Gainsbourg, Amanda Lear ou Lady Gaga) et dans les pistes de réflexions nouvelles qu’il défriche à chaque chapitre.
Enfin, l’auteur pose la question taboue du ridicule possible du dandy. Au quotidien, « l’essentiel n’est pas d’être heureux, mais de savoir souffrir en beauté ». A ce petit jeu, tôt ou tard, « le dandy sait qu’il se brûlera les ailes – comme tout le monde – mais il soignera sa chute, et signera sa mort comme sa vie : avec éclat. » Telle est en tout cas la règle à laquelle souhaite se plier le dandy jusqu’au-boutiste. Mais la légende est un peu trop belle pour l’auteur, la chute un peu trop douce. Car « tôt ou tard, y compris en public, le dandy est rattrapé par son humanité. (…) Contre la légende baudelairienne d’un dandy irréprochable » Maxime Foerster évoque « le sort du dandy en fin de parcours, accablé de dettes, fardé comme une courtisane décrépie, mal dégrossi entre son dentier et sa perruque (…). Si le ridicule ne tue pas l’homme ordinaire, il ne manque pas de tuer le dandy. »
C’est donc à une relecture critique et sans pitié (donc dandy) que se livre l’auteur. De fait, l’ouvrage ne se veut ni un hommage compassé ni une analyse docte du dandysme. C’est plutôt un parcours critique qui force le dandy à retrouver une humanité pourtant savamment niée…
L'art d'être odieux, Nouveaux essais sur le dandysme, Maxime Foerster, Ed. Jean-Paul Bayol, 120 pages.
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- La Grandeur sans convictions, essai sur le dandysme
Enfin, nous vous signalons la réédition au format de "poche" de l'indispensable ouvrage de Marie-Christine Natta, La Grandeur sans convictions, Essai sur le dandysme, aux éditions du Félin. Un classique désormais que tout dandy doit avoir dans sa bibliothèque ! Natta a l'intelligence d'aborder le personnage du dandy dans des domaines où on ne l'attend pas, comme la guerre et la politique : elle consacre en particulier un chapitre au dandy-militaire, le plus paradoxal qui soit. Un ouvrage dense, où l'auteur tente de cerner la proliférante notion de dandysme...
La Grandeur sans convictions, essai sur le dandysme, Ed. du Félin, réédition en "poche", 205 pages.
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