Le séjour de Brummell à Caen est aujourd’hui bien documenté*. Sans doute son poste officiel – bien que temporaire – de consul britannique et le fait que Caen fut le théâtre funeste du déclin de Brummell ont motivé l'intérêt des chercheurs et des historiens.
Son passage par Calais, où il resta plus de 14 ans est moins bien connu. C'est sur ces infimes traces laissées là par Brummell que nous vous invitons donc à « péleriner ».
On sait que Brummell franchit la Manche, le 16 mai 1816. Poursuivi par ses créanciers, brouillé avec le Régent à qui il a décoché quelques « piques » en public, ruiné par la passion du jeu, l’arbitre des élégances quitte l’Angleterre, à l’instar de lady Hamilton, quelque temps auparavant**.
A Calais, il fréquente surtout l’hôtel Dessin, qui doit son nom à la famille de ses propriétaires. L’hôtel est également surnommé « L’auberge des Rois », car il a le privilège d’accueillir régulièrement les têtes couronnées de passage : Pierre Ier déjà, au XVIIIe siècle, George IV en 1820, Napoléon III au XIXe siècle… L’auberge-hôtel se trouve rue Royale. Cette artère principale de Calais a changé de nom au fil des siècles : Great Friars Street lors de l’occupation anglaise, de 1347 à 1558, elle devient successivement « rue Royale », « de l’Egalité » sous la Révolution, « Impériale » sous Napoléon Ier, avant de retrouver son premier vocable avec la Restauration. Le tracé actuel de la rue n’est plus exactement le même que du temps de Brummell : les bombardements de la 2e Guerre mondiale ont profondément modifié la physionomie de la ville. De même, les maisons anciennes ont disparu, remplacés par des constructions plus modernes (ci-dessous) et il ne reste plus rien aujourd'hui de l'hôtel Dessin, connu seulement par quelques gravures (ci-dessus) et descriptions (Sterne, Le voyage sentimental), et qui fut pourtant, un siècle durant, jusqu’à sa fermeture en 1860, l'établissement hôtelier le plus important de la ville.
On sait, par quelques témoignages, que Brummell fréquente l’endroit quotidiennement et qu'il y prend ses repas. Il y rencontre les Britanniques de passage : on peut imaginer les conversations des voyageurs - surpris de croiser là le célèbre dandy - avec Brummell, heureux de jouer son rôle de bel indifférent. L'hôtelier, Léon Dessin, voit d'ailleurs dans sa présence une bénédiction : l'arbitre des élégances est une espèce de faire-valoir auprès de la clientèle anglaise, qu’il pousse à la dépense ! En retour, Léon Dessin lui fait volontiers crédit (Brummell lui laissera d’ailleurs, à son départ pour Caen en 1830, une note impayée impressionnante).
Dans la même rue, à quelques pas de l'entrée de l'hôtel, se trouve la librairie « internationale » d’Antoine Leleux. Leleux et Dessin sont amis et frères en Maçonnerie. La librairie, ouverte en 1817, avec la vague anglomane qui accompagne le retour des Emigrés, attire là encore la clientèle anglaise de l’hôtel. On peut y trouver les journaux londoniens de la veille et le visiteur passe donc facilement de l'hôtel Dessin à la librairie Leleux.
Brummell fréquente lui aussi la librairie, et même assidûment, d’autant que Leleux, en voyage en Colombie entre 1822 et 1824, lui laisse sa chambre, sans doute gratuitement. Ainsi, dans les colonnes du recensement de 1823 on lit :
Rue Royale à Calais :
n° 6-7
1578 Pierre Antoine Leleux (actuellement en Colombie), libraire, 41 ans
1579 Adèle Leleux, célibataire, 22 ans
1580 Eugène Leleux, 4 ans
1581 Jules Leleux, 3 ans
1582 Charles Sergeant, logé sur place, commis libraire, 22 ans
1583 Claudine Chaudy, domestique, 22 ans
1584 George Brummell, logé au mois, rentier [sic], Anglais, 55 ans
1585 Raimond Wattel, ouvrier relieur, 20 ans
1586 Félicité Blondel, logée sur place, couturière, 18 ans
Peut-être les deux hommes se connaissent depuis longtemps, avant même l’arrivée de Brummell à Calais. En effet, Leleux a appris son métier de libraire chez Dulau (à Londres) de 1802 à 1810. De la même façon, Brummell a peut-être fait la connaissance en Angleterre d'un autre de ses compagnons calaisiens, Louis Francia, aquarelliste de renom, émigré dans la capitale britannique de 1788 à 1817.
En tout cas, à Calais, Leleux, Francia et Brummell forment un fameux trio jusqu’au départ du dandy en 1830. Comme on sait, à cette date, on propose à Brummell le poste de consul britannique à Caen. Brummell quitte le Pas-de-Calais pour la Normandie.
L’indicateur de Calais, Journal du Commerce, de la Littérature et des Arts du 21 mai 1830 salue son départ en ces termes :
« M. George Brummell vient de recevoir sa nomination de consul de S.M.B. à la résidence de Caen. Nous verrons s’éloigner à regret cet estimable étranger qu’un séjour de près de quinze années a rendu en quelque sorte notre compatriote. L’Exequatur du roi de France lui a été adressé il y a quelques jours. »
* voir par exemple : Maurice-Ch. Renard, Brummel et son ombre, Caen : 1830-1840, Ed. Perrin, 1944.
** Lady Hamilton avait précédé Brummell de deux ans. Harcelée de même par ses créanciers, l'ancienne maîtresse de Nelson, mort en 1805, quitte l'Angleterre en 1814 et se réfugie à Calais à... l'hôtel Dessin ! Elle décède en janvier 1815.
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Nous tenons ici à remercier chaleureusement l'association Les amis du Vieux Calais qui a eu la gentillesse de nous fournir l'essentiel de nos renseignements et de notre documentation.





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